Bernard Courtois



Ecrire sur soi n’est pas un exercice facile, du moins en ce qui me concerne. La première épreuve du volet « auteur » contenait 6 à 7 lignes. J’ai gentiment été prié de développer le sujet… Ce que j'ai fait, en espérant ne pas être passé d'un extrême à l'autre.


Comme tout un chacun j'ai été amené, au cours de mon existence, à faire des rencontres. Certaines ont considérablement influencé mon parcours professionnel. D'autres m'ont permis de partager des moments forts dans l’exercice de ma passion.


C'est essentiellement pour rendre hommage à ces personnes que j'ai prolongé ce texte.


  Naissance d'une vocation


Du plus loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours été fasciné par les serpents. Il m'est donc impossible de fixer une origine à cette attirance comme il m’est impossible d'en expliquer les raisons. Néanmoins, ce dont je me souviens - alors que j'étais à l'école primaire de Genouilly, petite bourgade du Cher où mon père exerçait sa profession de Receveur des Postes - c'est de cet homme et de sa vieille camionnette. Elle contenait des serpents conservés dans des flacons d'alcool et, classe par classe, les élèves venaient les observer. Beaucoup plus tard, Jacques Herbinet, un ami rencontré en Côte d'Ivoire, m'invita à venir passer quelques jours de vacances dans sa maison familiale, en Creuse. Il me parla d'un vieil homme qui vivait non loin de chez lui et qui s'intéressait aux serpents… C'est ainsi que près de vingt ans plus tard, je pus revoir et remercier monsieur Baterosse.


Quelques années passèrent. C’est au cours d’un voyage en Lozère que je rencontrai une autre personne dont l’influence fut décisive pour mon avenir. Il s’appelait monsieur De Ligonès. Il venait de faire visiter sa ferme porcine au groupe d’ados dont je faisais partie quand il nous proposa une nouvelle visite : celle de sa collection de serpents vivants. Il possédait un échantillon de la faune locale constitué de couleuvres et de vipères. Il insista beaucoup sur la Couleuvre vipérine, animal totalement inoffensif qui ne mord jamais et dont le seul tort est de ressembler à une vipère. Cette espèce se rencontre fréquemment dans les rivières, mares ou étangs, raison pour laquelle elle est souvent nommée « aspic d’eau ». A la fin de sa mini-conférence je lui demandai s’il pouvait me donner un exemplaire de cette couleuvre. Il accepta. On l’appela « allumette ». Ce fut mon premier contact physique avec un serpent : un contact primordial qui me fit basculer de la simple obser-vation à la pratique. Dès lors, je passai mes temps libres d’ado à les rechercher et les capturer en bordure des étangs d’un petit village de l’Indre, Luant, où mon père avait été muté. Le processus était engagé.


  Afrique


Photo 2 : Dans la forêt

de Taï (Côte d’Ivoire) avec Bob.




En 1970, je partis faire mon service militaire au titre de la Coopération, à l’Institut Pasteur de Dakar au Sénégal. Je me passionnais pour ce continent et n'avais désormais qu’une idée en tête : y rester.


Au début de l'année 1972, le Ministère des Affaires Etrangères m'affecta à l’Institut Pasteur de Côte d’Ivoire, à Adiopodoumé. Le directeur était le Docteur Alain Chippaux. Nous nous étions rencontrés à l'Institut Pasteur de Paris, dès mon retour du Sénégal, fin 1971, pour un entretien au sujet de mon recrutement, entretien très cordial. Enhardi par son amabilité, je lui parlai de ma passion pour les serpents et de mon désir de créer un serpentarium. Il accepta de me céder une grande pièce à l’Institut pour entreposer mes futurs protégés.


Il ne me fallut pas très longtemps pour trouver des exemplaires représentatifs de la faune ophidienne. Le serpentarium eut un certain succès, notamment le jour de l’inauguration de l’Institut par le président de la République de Côte d’Ivoire de l'époque : Félix Houphouët-Boigny.

   

Photo 3 : Cobra noir et blanc

(Naja melanoleuca)


Le nombre de pensionnaires augmenta rapi-dement. La pièce devint trop étroite. De plus, je désirais passer au stade supérieur : du serpentarium au laboratoire d’herpétologie. Je fis part de cette ambition à Alain Chippaux. Un grand bâtiment, un peu isolé, situé à l’extré-mité de l’Institut était inoccupé. Il accepta de me le confier, mais à une condition : je devais retourner à la faculté des sciences d’Abidjan et me diplômer en zoologie, ce que je fis. En 1973, le laboratoire était officiellement ouvert.


Photo 4 :Cobra égyptien (Naja haje)



Une bananeraie industrielle de 80 hectares, située à quelques kilomètres de l’Institut, fut mon premier site de recherches. Le but était de capturer le maxi-mum d’individus afin de connaître le peuplement ophidien de la plantation. Aidé par les employés de la bananeraie, nous recensâmes 34 espèces.


Un fait marquant de cet épisode fut ma rencontre, au cours des séances de capture, avec Ouédraogo Sawadogo (alias Mossi). C’était un employé de la plantation, passionné de serpents. Il possédait une grande maîtrise technique dans les domaines de la capture et de la manipulation des espèces venimeuses. Nous étions faits pour nous entendre. Il quitta la plantation et devint mon premier proche collaborateur à l’Institut.


Quelques mois plus tard, il fut rejoint par Jean (alias Bobo, en second plan sur la photo 2) puis par Kaboré. Nos journées étaient partagées entre le travail au laboratoire (où Mossi s’ennuyait un peu) et les parties de chasse (où Mossi ne s’ennuyait plus du tout).


Photo 5 : Avec un Naja melanoleuca


Photo 6 : Mamba vert d’Afrique occidentale(Dendroaspis viridis)





Parmi les nombreux exemplaires capturés se trouvaient des représentants d’espèces venimeuses. Il était dommage de maintenir en captivité ce type de serpent sans en tirer profit. De plus, des excursions, effectuées dans toutes les régions de Côte d’ivoire ainsi que dans des pays limitrophes (Burkina Faso et Mali), nous avaient permis d’élargir notre cheptel. C’est donc tout naturellement qu’un département d’extraction de venin vit le jour. Les espèces les plus couramment extraites apparte-naient aux familles des élapidés et vipéridés. Les plus intéressantes étant :


Elapidés :


  • Naja melanoleuca (Cobra noir et blanc)

  • Naja nigricollis (Cobra cracheur)

  • Naja haje (Cobra egyptien)

  • Dendroaspis viridis (Mamba vert)


Vipéridés :


  • Bitis gabonica (Vipère du Gabon)

  • Bitis nasicornis (Vipère rhinocéros)

  • Bitis arietans (Vipère heurtante)

  • Echis carinatus (Echide carénée)


Les séjours effectués à la station de recherche de la forêt primaire de Taï, au sud-ouest du pays, furent une autre étape marquante de mon séjour en Côte d’Ivoire. Je me souviens tout particulièrement de notre première sortie. Mossi, Bobo et moi étions partis le matin d’assez bonne heure. Nous avions déposé le véhicule au bord d’une piste et étions rentrés dans la forêt. En fin d’après-midi, après avoir soulevé des dizaines de troncs étendus sur le sol, exploré les contreforts des arbres et arpenté les ruisseaux à la recherche de nos serpents, nous décidâmes de rentrer au camp. C’est alors qu’en toute confiance, je demandai à mes équipiers la direction à prendre pour rejoindre la voiture. Mossi indiqua l’est; Bobo secoua la tête négativement en montrant l’ouest et moi… je n’en avais aucune idée. Un peu étonné, je leur rappellai que j'étais toubab (blanc) et que les africains sensés connaitre le milieu, c'étaient eux. La réponse fut très simple : "nous sommes des africains, oui, mais de savane (Burkina Faso), la forêt, on ne connaît pas". Honnêtement, sur le moment, je sentis monter le stress. C’est finalement grâce à la technique de l’escargot que nous retrouvâmes la piste, puis la voiture. Cette technique consiste à faire des cercles de plus en plus larges afin d'identifier les lieux explorés au cours de la journée, grâce aux troncs déplacés par exemple, jusqu’à retrouver le point de départ. Inutile de préciser que pour les recherches suivantes, nous savions tous les trois nous repérer en forêt.


En 1978, je rencontrai John Haigh. Il représentait le laboratoire pharmaceutique multinational Syntex en Afrique de l'Ouest et désirait visiter nos installations. Nous sympathisâmes. Quelques mois plus tard, il me parla de la succursale brésilienne de la Syntex. Elle recherchait un herpétologiste pour créer un élevage de crotales et un laboratoire d’extraction de venins. Invité pour un séjour d’une semaine sur place, je rencontrai le président de Syntex Brésil : le docteur Aristide Catalani. Le courant passa très bien. Il fut très persuasif. J’allais quitter l’Afrique pour le Brésil.


  Photo 7 : Vipère du Gabon               (Bitis gabonica)


   Photo 8 : Vipère heurtante

(Bitis arietans)



  Photo 9 : Vipère rhinocéros               (Bitis nasicornis)


     Photo 10 : Vipère du Gabon

             (Bitis gabonica)



Photo 11 : Couleuvre de Blanding (Toxicodryas blandingii)



Photo 12 : Echide carénée(Echis carinatus)





Photo 11 : Vipère rhinocéros(Bitis nasicornis)





Photo 14: Vipère heurtante(Bitis arietans)


  Brésil



En septembre 1979, je partis vivre, avec ma famille, à Santa Cruz do Rio Pardo, petite bourgade de l’est de l’Etat de São Paulo, située à une trentaine de kilomètres de la fazenda. Cette fazenda abritait l’élevage de chevaux, indispensable pour la fabrication du sérum antivenimeux et autres vaccins produits par la Société ; l’élevage de petits animaux de laboratoire (souris, cobayes et lapins) dont j’étais également responsable et les installations du futur élevage de serpents. Compte tenu des besoins en venins, l’élevage devait abriter plus de 1.000 individus. Les principales espèces étant :


Elapidés


  • Micrurus frontalis (Serpent corail)


Vipéridés : crotalinés


  • Crotalus durissus terrificus (Serpent à sonnette Sud-américain)

  • Bothrops jararaca (Jararaca)

  • Bothrops jararacussu (Jararacussu)

  • Bothrops alternatus (Urutu)

  • Bothrops neuwiedi


Photo 13 : Serpent corail

(Micrurus frontalis)





Photo 14 :Serpent à sonnette

(Crotalus durissus terrificus)



Photo 15 : Jararacussu

(Bothrops jararacussu)



















La première étape consistait à approvisionner l’élevage de serpents. Il était donc indispensable d’effectuer des expéditions dans le double but de capturer des animaux et de créer des réseaux de capture avec les propriétaires de fazendas. C’est ainsi que je pus visiter certaines contrées brésiliennes. La plus marquante fut sans conteste le pantanal matogrossense, vaste marais situé au centre ouest du pays à la frontière de la Bolivie. C’est sur une des nombreuses îles du pantanal que je connus la plus belle frayeur de ma vie. Elle ne fut pas provoquée par un serpent, mais par une colonie volumineuse d'abeilles Apis mellifera scutellata connue sous le nom d’abeille tueuse. Avec Claudio, un de mes collaborateurs, nous étions concentrés sur la recherche de crotales, nez au sol. Soudain, je sentis sa main sur mon épaule. En regardant son visage je vis la peur, la vraie. Il me montrait un essaim à quelques dizaines de mètres de nous. Mon visage n’eut plus rien à envier au sien. Il m’entraîna alors vers l’arrière et lentement, à reculons, nous nous éloignâmes du danger potentiel. Je sus alors ce qu'était la peur.


Grâce à nos sorties de chasse et l’excellent rendement de nos réseaux, le nombre de pensionnaires devint suffisamment important pour entreprendre les extractions. Les séances étaient quasi quotidiennes et occupaient trois personnes. Bénédito était chargé de sortir les serpents de leur cage et de les déposer sur la table en formica. Cette matière présente l’avantage d’être lisse, ainsi le serpent a des difficultés à se mouvoir. Je capturais l’animal derrière la tête, comme il se doit, et immédiatement Santa attrapait la partie arrière du serpent pour que ce dernier ne puisse pas se débattre. Son travail était incontestablement le plus délicat. Elle devait avoir une entière confiance en moi. Si, par mégarde, je lâchais le serpent, c'est  elle qui risquait de gros ennuis.

Si, pour une raison ou une autre, j’avais été dans l'impossibilité de pratiquer les extractions, Santa et Bénédito auraient, tous les deux, été capables de me remplacer. Heureusement pour eux, ce ne fut pas nécessaire.


Photo 16 : Urutu

(Bothrops alternatus)











Photo 17 : Extraction




La mécanique était bien rodée. Notre rendement était, selon les espèces, de 30 à 40 extractions par heure, sans se précipiter. Jusqu’au jour où un herpétologiste nous amena 30 serpents à sonnette, Crotalus durissus terrificus (Photo 14) qu’il avait élevés depuis leur naissance. Ils étaient énormes, dans tous les sens du terme. Environ 120 centimètres de longueur, ce qui n’est pas exceptionnel, mais gros, très gros, voire gras. Ces tas de graisse ne devaient pas être très vigoureux. Nous les jugeâmes avec une certaine condescendance. Nous n’aurions pas dû.


Une heure après le début de la séance, seuls 15 exemplaires étaient passés sur la table et nous éprouvions le besoin de faire une petite pause-café avant de reprendre les hostilités. Ils étaient d’une incroyable agressivité, balançant violemment leur tête de droite à gauche, gueule ouverte, au point qu’un exemplaire projeta du venin dans tous les sens. A partir de ce jour, l’extraction de cette fratrie se fit avec des masques de protection comme si nous manipulions des serpents cracheurs (Photo 17).


En 1982, tout était en place : l’élevage contenait un nombre suffisant d’exemplaires pour pallier la demande en venin et les assistants étaient formés. Je devais partir vers d’autres horizons. Ce que je fis en allant à Rio de Janeiro avec le projet de construction d’un serpentarium. Là, je fus confronté à des dé-marches administratives auxquelles je n’étais pas préparé. Au début de l'année 1984, Giana et moi accompagné de mon frère Roger, nous partîmes construire notre serpentarium (Photo ci-contre) dans un coin paumé à « Venda das Pedras » situé à une cinquantaine de kilomètres de Rio. S’ensuivirent quatre années de riches et étranges expériences.



   

L’une d’elles fut de vivre toute cette période sans eau courante (le puits à quelques mètres de la case) et sans électricité (mais avec un réfrigérateur à pétrole et un poste à transistors). C’était une autre façon de vivre, avec de longues soirées de discussions près d’une lampe à pétrole.


En 1988, j’éprouvai le besoin de bouger et sentis que l’épisode Brésil devait se terminer.



  France


Retour en France. Assis à la terrasse d'un café, j’observais mon nouvel environnement. Je sentais que l’adaptation ne serait pas facile. Quelques conférences dans la sphère locale me donnaient l’impression de n’avoir plus rien d’autre à faire que vivre de mon passé. J’avais besoin de terrain, de serpents, de recherche, mais j’avais également besoin de conserver mon indépendance, cette liberté que j’avais toujours eue. Comment faire ? Ma rencontre avec Alain Kim m’apporta la réponse. Celle qui vous est racontée dans ce site.


  Accidents

        


On peut difficilement passer presque vingt ans de sa vie à manipuler des serpents venimeux sans connaître quelques couacs. Les incidents ne surviennent pas au début de la carrière car durant cette période on prend toutes les précautions nécessaires. Les ennuis commencent plus tard, lorsqu’on devient un peu trop sûr de soi. Je reconnais avoir eu, au cours de ma vie professionnelle, en particulier en Afrique, des comportements parfois totalement inconscients. On pense connaître l’animal, les réactions de chacune des espèces, mais on oublie que toute règle a ses exceptions. Pour ma part, j’estime avoir été relativement épargné. Seuls trois épisodes stressants sont à mettre à mon actif.


Photo 18 : Vipère heurtante

(Bitis arietans)





Photo 19 : Cobra cracheur

(Naja nigricollis)



  Le premier eut lieu en Côte d’Ivoire, peu de temps après l’ouverture de la première salle que m’avait confié Alain Chippaux. Nous avions confectionné des cages pour entreposer nos pensionnaires. Par mesure d’économie, la partie frontale de celles-ci était grillagée, à l’exception de celles qui contenaient des Cobras à cou noir, Naja nigricollis (Photo 19), également appelés Cobras cracheurs. Les cages étaient larges, raison pour laquelle, toujours par mesure d’économie, un intercalaire en contre-plaqué permettait de les diviser en deux parties. Une de ces doubles cages contenait dans sa partie gauche un Cobra cracheur, avec la face vitrée, dans sa partie droite, un Cobra noir et blanc, Naja melanoleuca (Photo 3), avec la face grillagée. Les Cobras étaient alimentés avec des souris. Un matin, je constatai la disparition du Cobra cracheur.


Tout était fermé, il était impossible qu’il se soit enfui, et pourtant. C’est alors que je vis le trou. Il avait été confectionné dans l’intercalaire en contre-plaqué par une souris que notre pensionnaire n’avait pas trouvé à son goût. Je compris : le Cobra cracheur devait être passé de l’autre côté.


Là, je manquai de sens commun : je vérifiai. Il y était. Seul mon œil gauche fut atteint. A moins de 30 centimètres le Cobra ne pouvait pas rater sa cible. La douleur survint quelques secondes après. Je retournai chez moi, à une cinquantaine de mètres du serpentarium. Ma femme rinça immédiatement mon œil à l’eau. Alain Chippaux me donna du collyre et j’attendis. Contrairement à ce que j’ai parfois lu dans des reportages écrits ou vu dans des reportages télévisés, on ne meurt pas quelques heures plus tard dans d’horribles souffrances, selon l’expression consacrée. On s’en sort avec une bonne conjonctivite, l’impression désagréable d’avoir un sac de sable dans l’œil et une douleur qui persiste pendant plusieurs heures. Après quoi, la vision redevient progressivement normale et il ne demeure qu’une bonne anecdote à raconter, ce que je viens de faire.


Le second me valut quelques heures d'attente assez stressantes. Je venais d'être mordu, au cours d’une manipulation, par une Couleuvre de Blanding, une couleuvre venimeuse arboricole, Toxicodryas blandingii (photo 20). Il faut savoir que certaines couleuvres se caractérisent par la possession d’un système venimeux constitué, entre autres, d’une glande dont le venin peut être extrêmement toxique et de crochets dont la particularité est d’être situés à l’arrière du maxillaire d'où leur nom de couleuvres opisthoglyphes. La plupart de ces couleuvres sont inoffensives pour l’homme, mais d'autres sont connues pour être très dangereuses.

    Photo 20 : Couleuvre de Blanding

    (Toxicodryas blandingii)

Parmi elles, citons le Boomslang (Dispholidus typus) responsable de la mort d’un célèbre herpétologiste, K.P. Schmidt et le serpent liane africain (Thelotornis kirtlandii) responsable de la mort d’un non moins célèbre herpétologiste, R. Mertens.


Ce jour-là, je ne connaissais rien quant au potentiel venimeux de mon « agresseur ». Il fallait attendre. De toute manière, il n’y a rien d’autre à faire. Les heures m’ont semblé longues. Finalement, un coup de stress pour rien.

   




Photo 21 : Jararaca

(Bothrops jararaca)




Le dernier épisode peut sembler plus grave et pourtant il fut le plus facile à gérer. C’était au Brésil, au cours de l’extraction du venin d’un crotale sans sonnette, Bothrops jararaca (Photo 21). Je fis une erreur de manipulation et le serpent me planta un de ses crochets à l’extrémité du pouce. Instinctivement, j’exercai une pression sur celui-ci d’arrière en avant de manière à évacuer le maximum de sang et je l’espèrais, de venin. Une quantité surprenante de sang s’écoula. Quelques minutes plus tard, après avoir tout nettoyé, je demandai à mes assistants d’amener le crotale suivant. Il faut toujours remonter sur le cheval après une chute, tous les cavaliers le savent. Inconscience ? Pas du tout. Simple logique :


1 - Il était évident qu’une grande part de venin avait été éliminée avec le sang.

2 - Le venin du jararaca est hémorragique, contrairement à celui du serpent à sonnette Sud-américain, Crotalus durissus, qui est neurotoxique. Les premiers symptômes sont donc locaux et, dès leur apparition, on traite.

3 - Le sérum était dans le réfrigérateur, à deux pas de la salle d’extraction.


Le meilleur souvenir de cette anecdote reste l’expression des visages de Santa et Bénédito quand, après avoir assisté à la morsure, vu le sang couler, ils entendirent : « au suivant ». Bien sûr, ils ne savaient pas ce que je ressentais. Je n’étais pas particulièrement tranquille, dans l’attente des premiers symptômes, symptômes qui ne sont jamais venus. Mais ça, ils ne le voyaient pas et j’avoue, un peu honteusement, avoir profité et joué de cette aura inespérée.


  Quelques états d’âme


Lorsque, dans la campagne, une personne en croise une autre, en tenue plus ou moins de camouflage, une paire de jumelles autour du cou et le nez en l’air, elle ne se pose pas de question. Il s'agit, sans aucun doute, d’un ornithologiste. Lorsqu’une personne en croise une autre - avec un balai à la main et le nez au sol - elle se pose des questions. Si, de plus, les porteurs dudit balai rôdent autour des remparts de Brouage, haut lieu touristique local, nombreuses sont les personnes qui se posent des questions…et qui finissent par les poser.


Répondre à toutes les questions dont les réponses, très souvent, amenaient d’autres questions, occupait une grande part de notre précieux temps. Il fallait trouver une solution honnête à ce problème. Elle s’imposa d’elle-même. Seules les personnes qui nous aborderaient de manière agréable, c’est-à-dire avec un petit bonjour ou simplement en s’excusant de nous déranger, recevraient de notre part l’attention qu’elles méritaient. Grâce à cette solution miracle, 90% des demandes furent laissées sans suite. Contrairement à ce que voudraient nous faire croire certains clichés, ce sont surtout les ados et les jeunes adultes qui eurent leur curiosité satisfaite.


   Parfois un dialogue s’engageait. Nous n’étions pas toujours inaccessibles. C’est au cours de ces dialogues que j’ai parfois eu du mal à contenir mon agacement, quand je le contenais.

        

La question récurrente concernait notre statut: "Pour quelle institution travaillez-vous ? Aucune. Ah bon, vous n’êtes pas des professionnels. Alors de quelle association dépendez-vous ? Aucune. Ah bon, vous n’êtes pas non plus bénévoles. Vous faites ça pour vous amuser alors, un hobby…un silence… mais, qui vous paye ? Personne, et en plus nous dépensons notre argent."


Il est tout de même incroyable de constater que l'on ne peut exister professionnellement ou non qu'à travers l'appartenance à un groupe quelconque. Mais reprenons :

        

Quelle est la définition de « professionnel » ? Ceux qui comme moi utilisent Wikipédia pour obtenir des réponses à certaines de leurs questions, liront : « Le professionnel est une personne spécialisée dans un secteur d’activité et/ou exerçant une profession ou un métier. Le professionnalisme caractérise la qualité du travail de quelqu’un ayant de l’expérience » ceux qui iront un peu plus bas liront: « la distinction entre professionnel et amateur en musique, par exemple, n’est pas forcément pertinente » Sans vouloir blesser ma modestie légendaire, je me reconnais dans la première phrase. Oui, je peux très bien être professionnel, exercer dans mon secteur d’activité, mettre toute mon expérience dans cet exercice sans appartenir à une institution, une association ou à un autre groupe quel qu’il soit, sans être payé et tout cela sans que la qualité de mon travail en pâtisse.

        

Une autre question récurrente et beaucoup plus agaçante : « Ça sert à quoi ce que vous faites ? ». La question m’a si souvent été posée que la réponse est toute prête et depuis longtemps. Je vous la livre dans son intégralité.

    

« Servir » vient du latin « servire » qui signifie « être esclave », « être soumis à… ». Les personnes qui me connaissent, savent que l’utilisation de ce verbe, me concernant, est inadéquate. La bonne question serait : « En quoi votre travail est-il utile à la société ? » ou, pour employer un terme plus tendance : « à la collectivité ». Ma réponse est la suivante : pendant près de 20 ans j’ai, pratiquement tous les jours, manipulé des serpents venimeux. Certaines de ces manipulations concernaient des extractions de venin. Celui-ci rentrait dans la constitution de médicaments ou était utilisé pour la fabrication de sérum antivenimeux. En résumé, j’ai indirectement sauvé la vie de certaines personnes, en risquant la mienne. Pouvez-vous en dire autant ?


Je sais, un autre accroc à ma modestie légendaire. Rassurez-vous, ce n’est que du second degré. La suite de ma réponse le démontre.


Je vais être franc avec vous. Quand j’appuyais sur les glandes à venin de mes protégés, je ne me disais pas « Ah… comme je suis utile à la collectivité ». Non, je n’y pensais même pas et n’y pense d’ailleurs toujours pas. C'est le cadet de mes soucis. Je prenais, tout simplement, égoïstement, mon pied.


« Prendre son pied » est une expression qui peut aussi vouloir dire : prendre un grand plaisir en pratiquant une activité passion (Cf. les expressions françaises décortiquées). Oui, c’est vrai, quand je manipulais les serpents venimeux, j’avais la sensation de Vivre. A Brouage, ce n’est plus pareil, c’est une autre forme de plaisir, un plaisir moins « physique », plus « intellectualisé ».

        

Enfin, dernière question fréquemment posée, beaucoup moins irritante et qui d’ailleurs n’est pas une question mais une manifestation d’incompréhension : « Je ne comprends pas que l’on puisse s’intéresser à ces animaux ». La réponse que je donne n’est pas de moi. Je l’ai entendue un jour et ne peux faire autrement que la reprendre tant elle convient dans cette circonstance. Je finirai donc ce laïus sur cette belle phrase :


« Le monde des passionnés restera toujours hermétique au commun des mortels »